Formation d'État et particularisme en Afrique: les relations des Diola au sud du Sénégal avec le pouvoir central à Dakar.
par John Lucas Eichelsheim ©
publié : Afrika Focus, Volume 7, nr.3 , 1991

Les photos sont du Bukut à Mangagoulack en juillet 1991
 © John Lucas Eichelsheim

Bukut Diola


vers un passé pas trop lointain

CLIQUE !
images d'un passé
pas trop lointain

Ziguinchor


 "Torture, the Casamance case" est le titre du rapport d'Amnesty International de mai 1990. Depuis 1983 je viens régulièrement en Casamance, région au sud-ouest du Sénégal, coincée entre la Gambie au nord et la Guinée-Bissau au sud. Hormis quelques lignes dans les journaux Français, c'est la première fois que les confrontations sanglantes entre les forces armées du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) et l'armée nationale sont portées à l'attention d'un grand public. Le MFDC étant un mouvement séparatiste Casamançais dont la résurrection de 1982 a fait des centaines de morts, sans compter les blessés et un nombre élevé de réfugiés dans les pays voisins, Gambie et Guinée-Bissau.
 A la fin de l'année 1983 j'ai fait des recherches dans la commune de Ziguinchor, capitale régionale et plus grande agglomération de la région avec ses 150.000 habitants. Le sujet de mes recherches portait sur les lotissements depuis 1976 des quartiers dits "spontanés ou anarchiques". Un certain Mohammed Kounta, voisin et principal personnage dans mes recherches, disparaît le 18 décembre et son corps, gravement mutilé, sera retrouvé quelques jours plus tard (voir aussi Livre Blanc, 1991). Pour moi ce fût un événement bouleversant mais malheureusement il se trouva être une des premières victimes civiles des affrontements entre partisans d'une indépendance régionale et un pouvoir fortement centralisé à Dakar.
 Les explications les plus usitées sur la naissance et la résurrection du MFDC font appel aux référents géographiques, écologiques et économiques: ainsi l'orientation marginale envers la métropole Dakar et en conséquence le manque d'investissements aura crée un sous?développement économique et culturel de la Casamance par rapport au reste du Sénégal. Une autre raison de ce sous?développement est la baisse significative de la pluviosité de ces dernières années.
 Le sentiment d'être traités comme citoyens de seconde zone a poussé les Casamançais à une aversion fondamentale de leurs compatriotes du nord. Non sans raison. Les déclarations dans le quotidien "Le Soleil", porte-parole du pouvoir, parlant d'un soulèvement de quelques paysans têtus et simples, se réfugiant dans la brousse, excités et soutenus par des puissances extérieures (les noms d'Iraq, de Mauritanie et Guinée-Bissau sont cités) expriment le tout premier comportement de Dakar. Qu'il ne s'agisse pas d'un tel groupement, mais qu'il s'agisse plutôt d'une révolte populaire qui trouve ses racines dans la trajectoire de la naissance de la République du Sénégal, est le contenu de cette contribution.
 Nous devrions premièrement nous demander comment il est possible qu'une manifestation en faveur d'une indépendance régionale puisse dégénérer en une confrontation sanglante, et cela dans un pays comme le Sénégal, image de la démocratie en Afrique. Est-ce que l'arène de la politique démocratique, avec ses libertés de presse et de partis politiques, ne donne t'elle pas suffisamment d'espace pour canaliser les expressions de tels sentiments de mécontentement?
 Dans cette contribution nous essayons, via une analyse chronologique, d'analyser ces sentiments de mécontentement et de montrer la dynamique et la force de tout le mouvement qui en découle.
 Du point de vue historique nous aborderons par une description de l'organisation de la société Diola pendant la période pré-coloniale. Les Diola vivaient alors sous une autorité très fragmentée, basée cependant au niveau du village sur des liens de parenté et où l'accès à la terre focalisait toutes les activités socio-économiques. Nous évoquerons la période coloniale et post-coloniale où les villages quasi autonomes s'organisent à travers des rencontres socio-économiques voire politiques. Nous noterons par ailleurs que les pouvoirs successifs à Dakar veulent de plus en plus incorporer l'arrière-pays en imposant un diktat: la république indépendante voit le jour en 1960. Nous évoquerons également les mutations des anciennes formes d'organisation suite à l'introduction de l'économie marchande dans les villages. Le dynamisme de parenté veille à ce que les enjeux politiques et économiques ne dominent pas les liens de dépendance. Ainsi la logique d'une économie capitaliste d'argent et une solidarité de parenté se côtoient. Cela explique peut-être la façon sanglante dans laquelle se déroulent l'expression de sentiments de mécontentement contre un Etat qui veut ouvrir à tout prix l'arrière-pays afin d'imposer une économie capitaliste. Parce que, l'aspiration des régimes pour l'hégémonie via une action totalisante les rend sensible à des modes populaires d'action politique (Bayart, 1979,1981,1983) avec des logiques pas toujours "rationnelles".
 L'aspiration hégémonique du régime de Dakar se caractérise par une centralisation très accentuée du pouvoir. Les différences politiques peuvent se rassembler dans un parti omniprésent grâce à un phénomène typiquement Sénégalais: les tendances au sein du Parti Socialiste. Cette contribution veut donner un exposé de la confrontation entre l'État à tendance hégémonique et la société Diola quasi anarchique mais avec des sentiments profonds d'attachement pour une terre quasiment sacrée. Afin de mieux comprendre ce processus, une analyse (historique) des différentes formes d'organisation de la société Diola est nécessaire. Ceux-ci forment le cadre de référence des acteurs dans l'environnement des interventions de l'État.
Bukut Diola  Située au sud-ouest du Sénégal, séparée du "nord" du pays par la Gambie, l'ancienne région de la Casamance couvre 28 350 km², soit 14,4% du territoire et compte environ 1 million d'habitants. De 360 kilomètres de long et une centaine de kilomètres de large, elle est en outre limitée à l'ouest par l'océan Atlantique, au sud par la Guinée-Bissau et la Guinée-Conakry. Les populations dominantes sont les Diola, les Mandingues et les Peuls (29, 14 et 28%) et seulement 2% se déclarent Wolof, l'ethnie majoritaire au nord.
 Le découpage administratif de 1984 a crée deux régions: la région de Ziguinchor à l'ouest (ancienne Basse-Casamance) avec Ziguinchor comme capitale et à l'est la région de Kolda (ancienne Moyenne et Haute-Casamance) avec Kolda comme capitale. L'environnement de la région de Ziguinchor est caractérisé par le vaste estuaire de la Casamance avec ses mangroves et ses marigots. Son milieu est de type soudano-guinéen et connaît une pluviométrie d'une moyenne de 1 200 mm, permettant une riziculture en zones de mangrove datant de plusieurs siècles.
 Les Diola forment un ensemble très divers de différents groupes:
 '..plusieurs essais de classement des populations Joola furent élaborés. Bérenger?Féraud releva l'existence de neuf groupes Joola et Maclaud au début du XXe siècle en énuméra dix. Plus récemment, L.V.Thomas, s'appuyant sur des considérations anthropologiques et historiques, a proposé le classement suivant:
Sur la rive gauche de la Casamance, les Flup autour d'Usuy, les Jamat, appelés autrefois Ayamat autour des villages d'Efok et de Yutu, les Joola?Haer dont le centre principal est Kabrouse, les Joola de Jembering, ceux de la Pointe Saint?Georges (les Banjars de Hecquard), le groupe de Brin?Seleki et les Bayot.
Sur la rive droite, Thomas compte neuf groupes mais il préfère donner une classification plus simple et distingue les Blis?Karones à l'ouest et les Joola du Fooni à l'est' (Roche, 1973:29).
 Les villages Diola sont grands (entre 500 et 7 000 habitants) et se caractérisent par une grande autonomie politique, économique et religieuse. Ils sont endogames et les relations entre eux, limitées au minimum, sont souvent hostiles. L'enjeu étant le bétail, les prisonniers de guerre (qui sont la plupart du temps troqués contre du bétail) et l'accès aux rizières (vd. Klei, 1982:61 ev; Roche, 1973:33 ev; Pelissier, 1966:673 ev.).
 La riziculture en zones de mangrove exige beaucoup de labeur (construction et entretien des digues; retournement des sols avec le "kayendo", etc.) et il s'y ajoute que les rizières ne sont pas abondantes. Pour l'Afrique, plutôt caractérisée par une culture de "slash and burn" ou les terres n'ont presque pas de valeur, cela est une exception. En Casamance, le manque de bonnes rizières et le labeur nécessaire, leur donne une valeur importante.
 En conséquence, les personnes qui ont accès à ces terres ont une certaine autorité. En plus, la notion que des générations ont donné leur labeur pour ces rizières, leur donne encore une valeur supplémentaire. Tout cela détermine le comportement des Diola envers les autres populations.
    'Il n'y a qu'un groupe ethnique qui se déclare plus ancien qu'eux (les Diola, J.L.E)...., ce sont les Baïnouck. Tous les autres: Mandingue, Mandjak, Mancagne, Wolof, Peul, se savent étrangers, parfois immigrés de très fraîche date. La notion d'autochtones appliquée aux Baïnouck et aux Diola et celle d'immigrants appliquée à tous les autres, pour conventionnelle qu'elle apparaisse aujourd'hui, recouvrirait une double réalité, d'une part l'importance numérique relative des groupes humains, d'autre part la conscience que ceux?ci éprouvent ? et traduisent géographiquement par la prise de possession et l'aménagement du sol ? d'être ici chez eux depuis des temps très reculés ou d'être des étrangers infiltrés depuis peu' (Pelissier, 1966:651).
 Cette division claire entre autochtones et nouveaux venus (de la même ethnie ou non) joue un rôle très important dans l'organisation de la société Diola. L'accès à la terre, qui détermine également l'accès à la nourriture et l'établissement des nouveaux venus, marque pour toujours les relations entre autochtones et allochtones, dans lesquelles les allochtones seront toujours inférieurs (sur le plan politique et religieux). Cette opposition multiple et complexe peut être synthétisée par "le système d'adjiati".
Bukut Diola    Bukut Diola  Quand on recherche le facteur déterminant de l'organisation de la société Diola on constate assez vite trois oppositions sociales:
  • ad. 1** la terminologie "anciens" et "jeunes" doit être perçue dans le contexte de catégories sociales et non des catégories biologiques: les "anciens" sont ceux dont dépendent d'autres (jeunes parents, femmes de parenté par mariage, clients). Ainsi les femmes sont associées au terme "les jeunes" (Geschiere, 1985:339). L'autorité des "anciens" est basée sur deux fondements: le pouvoir de déterminer l'accès à la terre (moyen de production rare) et la circulation de la main d'oeuvre entre les communautés de production. Avoir autorité sur les jeunes femmes leur permet de contrôler toute la vie des jeunes: les hommes sont ainsi dépendant pour leur propre reproduction.

  •  Les différents éléments de prestige forment le pilier de ce cycle de reproduction. Avant que les hommes puissent se marier ils doivent passer par des rites d'initiation. Ceux-ci ont lieu dans le bois sacré le plus important du village, le Kareng, et avec un intervalle de 25 à 30 ans. Pendant ces "Bukut" l'élément de prestige par excellence, les bovins, est détruit (lire mangé) en très grandes quantités. et seuls les anciens peuvent disposer du surplus des rizières patrilinéaire et le troquer contre les bovins. En ayant le pouvoir du choix de la date des "Bukut", les anciens déterminent le moment du mariage des jeunes et par conséquence leur accès à la terre.
     
  • ad. 2** l'opposition de sexe n'est pas hiérarchique mais plutôt complémentaire: les hommes possèdent les rizières, mais les femmes le riz. La division stricte du travail dans la riziculture (les hommes travaillent la terre et les femmes récoltent) rend l'un dépendant de l'autre dans le processus de production.

  • Bukut Diola    Bukut Diola

    ad. 3** Enfin, le pouvoir des anciens sur les jeunes n'est pas seulement basé sur l'accès aux rizières rares et à la monopolisation des femmes nubiles mais davantage sur le culte des ancêtres. Ce dernier est très manifeste dans la relation hiérarchique entre les familles fondatrices d'un village et ceux qui sont venus plus tard, entre autochtones et allochtones. Un village est composé de plusieurs patrilignages. Chaque patrilignage a ses propres rizières, habite un domaine bien défini du village (quartier) et possède son propre autel. L'autel de la première famille, géré par le patriarche du premier lignage, est le plus important du village. Cet autel de village ou bois sacré (Kareng) n'est souvent pas plus qu'un groupement dense d'arbres autour d'un grand arbre. C'est ici que les rites d'initiation de tout villageois ont lieu ainsi que les réunions secrètes politiques.
     Dans la vie quotidienne, cette hiérarchie entre lignages est marquée par l'attribution caractéristique de la terre. L'attribution de ces terres cultivables résulte d'un tissu de liens de dépendance avec au centre le patriarche. Il est le gérant-doyen des terres du patrilignage et peut prêter une partie de ces terres à une famille immigrante. Un étranger qui veut s'installer dans un village doit obligatoirement s'adresser à un chef de lignage qui pourra l'héberger temporairement et lui prêter des champs et des rizières. Entre hôte (adjiati) et étranger (adjaoura) se développent ensuite des liens de dépendance, mais avec une forte notion de parenté. Cette relation diverse, complexe et multiple peut être résumée par le terme de système d'adjiati et continue à se reproduire en milieu urbain quoique sous une forme adaptée puisque la terre est devenue un objet économiquement valorisé.
     La naissance des quartiers périphériques autour des nouveaux centres urbains est comparable. Le résultat est que ces quartiers dits "spontanés" ou "anarchiques" par les autorités urbaines se développent bien selon des critères spécifiques. L'attribution des terres joue un rôle important dans l'organisation sociale de ces quartiers qui se développent selon un dynamisme que nous avons rencontré aux villages, mais adapté aux nouvelles conditions. Les habitants considèrent leurs terrains "squattés" (selon les autorités) comme étant donné en usage par leur adjiati, qui en conséquence doit protéger cet arrangement. Cette protection et donc une certaine sécurité d'habitat ne perd rien de sa valeur (dans les yeux de ces habitants) quand leur adjiati commence à vendre à grande échelle (et pour un bon prix) son patrimoine.
     Les deux dernières décennies, le pouvoir central à Dakar essaye de contrôler de plus en plus ce dynamisme. En 1964 il utilise une nouvelle arme dans la bataille pour l'hégémonie: la loi sur le domaine national. Vu l'importance de l'attribution de la terre en société Diola, le souci pour une hégémonie sera disputé le plus clairement autour de cet enjeu.
    Bukut Diola

     Peu après leur arrivée, les Français introduisent l'arachide comme principale culture rémunératrice (cashcrop) au nord-est du Sénégal. Grâce à une organisation sociale très hiérarchisée et l'importance de la monoculture de l'arachide, les marabouts des grandes confréries islamiques ont gagné une influence énorme au sein du pouvoir central à Dakar. Plutôt que de répartir des fonds pour développer le grenier du Sénégal, in casu la Casamance, des grosses sommes sont investies dans le bassin arachidier. Ce pouvoir de quelques hommes n'a jamais existé en Casamance avec une organisation sociale quasi anarchique. Comme nous avons vu plus haut, c'était très rare de trouver en pays Diola une organisation qui dépasse le niveau villageois.
     Principalement due à la migration, une base politique pour des leaders régionaux en Casamance se forme dans les années cinquante. Les migrations (saisonnières) sont un phénomène ancien en Casamance. Depuis longtemps le surplus de riz était troqué en pays Mandingue contre les bovins. Après la pacification de la région en 1917 beaucoup de jeunes partent à la recherche du travail rémunéré, qu'ils trouvent surtout en Gambie et au nord-est (vd. Klei, 1989). La création d'écoles dans certains villages vers les années 1930 à 1940 provoque ensuite le départ des jeunes garçons instruits. Des successeurs d'associations villageoises, comme par ex. les groupes d'âge, parmi les étudiants à Dakar et Paris vont atteindre un niveau régional et même ethnique (Coquery? Vidrovitch, 1985:76). Dans les grands centres urbains des groupements "d'être entre nous" se manifestent contre "les autres" et une division ethnique est créée. Mécontent de la politique et des leaders de cette époque au Sénégal, ces étudiants vont former une opposition aux pouvoirs locaux.
     A la fin des années cinquante, quelques étudiants à Dakar et ressortissants de Casamance, forment le Rassemblement des Associations de Boulouf (R.A.B.). C'est la première étape vers des organismes à une plus grande échelle et qui rassemblent quelques villages, puis un département, une région, une ethnie. Ils commencent à organiser des bals à Dakar et envoient l'argent aux villages. C'est un grand succès. Dans les villages on commence à faire de même et l'argent est investi dans les infrastructures villageoises. Une autre association, plus dynamique encore, voit le jour: Bouloudji (région de Boulouf, réveille toi!). Celle-ci demande aux pouvoirs locaux des investissements dans leurs villages, les obtient et génère ainsi une position de pouvoir qui sera intéressant pour les futurs politiciens de la région.
     Juste avant l'indépendance, période très tumultueuse dans l'arène politique du Sénégal, quelques politiciens de Casamance se réunissent pour défendre les intérêts de leur région. Le Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance (MFDC) entre dans l'arène de la politique nationale pour la première fois le 17 juin 1951 à l'occasion des élections de l'Assemblée Nationale Française. Léopold Sédar Senghor avait fondé un nouveau parti le 27 octobre 1948: le Bloc Démocratique Sénégalais (BDS), indépendant du parti socialiste français et fédéraliste. Senghor cherchait et trouva, conformément à la politique de diviser pour régner, un support entre des personnalités religieuses et des politiciens locaux. La façon dont le BDS allait mûrir, déterminera toute la politique Sénégalaise où clientélisme et marchandage sont à l'ordre du jour:
        '.. le Bloc Démocratique s'est attaché une très large part de ses militants, non par adhésion individuelle, mais à la suite de négociations avec les chefs de groupes ethniques ou de notables religieux. Il a utilisé à son profit toutes les formes de regroupement qui se sont substituées au clan familial depuis le début de la colonisation. Ralliant le responsable de chacun de ces groupes, il obtenait l'adhésion de la totalité des membres du groupe..'(Zuccarelli, 1970:47).
     Ainsi, toute la région du Sine-Saloum, densément peuplée, rejoint le BDS seulement parce que son leader, Ibrahima Seydou N'Dao, avait quitté la faction Sénégalaise du parti socialiste français, la SFIO (Section Française de l'Internationale Ouvrière) du juriste Lamine Gueye pour rejoindre Senghor (Zuccarelli, 1970:48). En Casamance avec son pouvoir fragmenté, ne trouvant pas des hommes politiques d'une telle importance, le BDS n'a jamais pu avoir un tel support et n'a jamais pu se créer une base importante. En 1954 un autre groupe local d'une importance assez grande, quitta le BDS, le Mouvement Autonome de la Casamance (MAC), autour de Assane Seck. Suit une période confuse et troublée dans laquelle des groupes de pouvoir avec une base locale se réunissaient ou se détachaient des partis politiques nationaux. Le BDS devient Bloc Populaire Sénégalaise (BDS), qui à son tour devient Union Progressiste Sénégalaise (UPS) avec lequel Senghor participa à l'indépendance. Aussi après l'indépendance l'arène politique au Sénégal reste agitée, mais on peut tout de même remarquer deux constantes: une concentration énorme du pouvoir au sein de l'UPS (le 27/12/1976 devenu Parti Socialiste) et une critique constante et féroce de la politique de ce pouvoir du côté des régions avec des sentiments fortement régionaux, comme la Casamance (Zuccarelli,1970:130). En leur proposant des postes au gouvernement, Senghor pouvait de temps en temps charmer des politiciens de la Casamance, mais leur base était petite et les fluctuations du pouvoir politique grandes. Afin de satisfaire leur base, bien que limitée, les nombreux petits politiciens lui promettaient des investissements et infrastructures. Le résultat était un saupoudrage et manque d'efficacité de ces investissements.
    Bukut Diola    Bukut Diola Peu après l'indépendance du 21 août 1960, le gouvernement Sénégalais imposa des plans quadriennaux afin de sortir l'économie de la monoculture d'arachide. Les régions du Fleuve et de la Casamance devaient fournir le riz, nécessaire pour satisfaire la demande des villes et du bassin arachidier. Les bureaux d'études français prônaient le développement économique comme remède au retard socioculturel de la Casamance.
     Les investissements intérieurs avaient un budget très limité, étaient en plus mal gérés et guidés par les intérêts particuliers des politiciens, notables, religieux et chefs coutumiers:
        'in the process of party and power consolidation in the 1960's, and because of the adherence of most of its members to consensual decision?making, government used resources from the capital budget to respond to local interests and particularist demands made by deputies, UPS local leaders, and marabouts' (Carvalho, 1983:176). Ce n'est donc pas étonnant que les plus grands investissements ont été effectués dans les régions densément peuplées comme le Cap Vert et le Sine-Saloum.
     Les investissements dans la riziculture en Casamance venaient surtout de l'extérieur. Les documents du Ministère du Plan (1967,1977), du Fonds d'Aide et de Coopération (FAC, 1961) et de l'European Development Fund (EDF, 1981) montrent que 69% des investissements dans la riziculture en Casamance provenaient du FAC, EDF, Pays-Bas, World Bank et USAID (Carvalho, 1983:171). Ces bailleurs de fonds étaient gênés par une bataille féroce entre les tendances au sein du UPS/PS. Deux cadres du projet hollandais ILACO, près de Ziguinchor, parlent d'une répartition injustifiée des investissements vers des villages où quelques politiciens du UPS avaient leur fief et n'avaient rien à voir avec l'efficacité du projet. Les noms de Louis Dacosta, Robert Sagna et surtout Mamadou Abdoulaye Sy, Maire de Ziguinchor au début des années quatre-vingt, sont cités (Carvalho, 1983:180). L'évocation de cette guerre des clans au sein du PS en Casamance sera faîte plus loin.
     L'aspiration de l'État à l'hégémonie l'obligea à faire attention aux conditions politiques instables de la Casamance où naquit une opposition croissante envers la "colonisation nordiste" de la région due à l'éclosion de l'identité Diola. Quelques facteurs extérieurs ont accéléré ce renouveau ethnique des Diola au début des années soixante-dix: une immigration croissante d'autres ethnies due à la sécheresse au nord du pays et la guerre pour l'indépendance en Guinée-Bissau. Les confrontations entre le Partido Africano de Independencia da Guiné e Cabo Verde (PAIGC) et les Portugais ont dans la seule année 1972 chassé 71.470 réfugiés de l'autre côté de la frontière (Carvalho, 1983:211). Cette guerre a en outre causé le stationnement d'un grand contingent de soldats Sénégalais dans la région et des affrontements à la frontière ont coûté la vie à plusieurs villageois Sénégalais. Avec la sympathie des Casamançais pour la lutte du PAIGC, les populations ont pris de plus en plus en aversion "l'armée d'occupation Sénégalaise" dans leur région. La limite a été atteinte au moment ou l'armée s'est impliquée dans le "déguerpissement" d'un terrain pour le Club Méditerranée dans le village Cabrousse en 1972.
     Afin de pouvoir canaliser cette aversion - ce qui n'était apparemment pas possible via des tendances politiques - le gouvernement fût appel à une association à caractère fortement Diola, "le Karambenór" (entre-aide en Diola). Les membres étaient des vieux notables et anciens fonctionnaires d'État. Au travers d'eux, le gouvernement voulait réanimer et en même temps politiser les anciennes structures d'organisation de la société Diola. Encore une fois, Dakar croyait pouvoir maîtriser toute la société Diola en incorporant quelques notables Diola. Cela devait échouer.
       La commune de Ziguinchor est passé en une soixantaine d'années d'un village de pêcheurs avec 1 300 habitants en 1921, à une métropole régionale avec plus de 150 000 habitants. La croissance est comprise entre 4,5% et 7%, dont la moitié est causée par l'immigration (Bruneau, 1979:109 et Plan Directeur, 1982). Pendant des années, cet accroissement est intégré à l'environnement urbain sans démarches particulières des autorités: seulement en 1952 et 1972 quelques restructurations d'anciens quartiers ont lieu. Ainsi, des nouveaux venus sont dirigés vers la périphérie de la ville ou ils doivent eux-mêmes trouver une emplacement pour se loger.
     En 1964 intervient une réforme législative qui change complètement le processus de transformations foncières: la loi sur le domaine national. Cette loi instaure un domaine national dont l'État est le gérant. Toutes les terres qui ne relèvent pas des statuts fonciers introduits par le colonisateur (titres privés, domaines privé et public de l'État) constituent de plein droit le domaine national (voir G. Hesseling, et. al.). La plupart des terrains ou l'expansion de la ville de Ziguinchor a lieu, fait partie du domaine national. En 1969, les autorités décident de manipuler la croissance sauvage en instituant un plan de réaménagement de la ville: le plan d'Urbanisme. Ici, les quartiers sont divisés selon un damier en larges routes, espaces verts et lots d'environ 400 m². Le plan prévoyait une transmission en temps et en phases de ces plans sur papier à la réalité: avec des bornes on marquait tout sur le terrain. On laissait au moins une période entre deux hivernages aux habitants pour s'adapter (in casu déguerpir si la maison se trouve sur une route ou espace prévu pour autre chose). En revanche ils reçoivent une attestation officielle (ticket) pour l'occupation du lot. Le nom et le numéro du lot son marqués sur le ticket et inscrits au cadastre. Ces tickets étaient distribués juste après le placement des bornes afin de montrer aux habitants leurs "nouvelles" possessions. Des politiciens locaux du Parti Socialiste avaient une grande influence dans la Commission d'Attribution des Lots (Eichelsheim, 1986: 53 e.a.). Ceci avait de grandes conséquences car au même moment un affrontement féroce se déroulait à Ziguinchor entre tendances au sein du Parti. Les leaders d'une tendance se permettaient tout pour se procurer des partisans, même l'escroquerie des droits traditionnels sur la terre.
     L'antagonisme pour l'hégémonie politique coûte beaucoup d'argent aux leaders des tendances. Le déroulement du processus de lotissement pouvait être une solution: la densité de l'habitat dans les quartiers lotis était basse et les lots attribués petits par rapport à l'ancien habitat. Après le lotissements il restait donc des lots non-distribués (ce nombre pouvait être augmenté en attribuant moins de lots qu'un opposant politique en a droit ou même aucun). Les lots restants sont donnés aux partisans ou vendus . En 1983, ces lots officiels représentaient déjà une valeur de 20.000 FF.
     Cette redistribution des terrains est contraire à la forme d'organisation des quartiers, qui ont justement la terre comme liant. D'une manière analogue à l'organisation spatiale d'un village, comme nous l'avons montré au paragraphe 2.2., les patriarches des lignages du village Diola voisinant devenaient adjiati et leurs adjaoura à leur tour devenaient adjiati pour les immigrés urbains qui cherchaient un endroit pour habiter. Ainsi la terre des lignages villageois était engloutie par une ville affamée d'espace. Mais le droit de la terre dans le quartier fait toujours référence au village ou aux premiers habitants (d'une manière analogue aux relations de pouvoir en permanente évolution dans l'opposition autochtone - allochtone dans les villages Diola, un adjiati de la première génération est plus important et a plus de pouvoirs qu'un adjiati des générations suivantes). Les interventions de l'extérieur, comme les lotissements par les autorités et manipulés par des politiciens, deviennent émotionnelles parce que ces acteurs ne perçoivent pas le dynamisme de l'organisation sociale, liée à ce morceau de terre.
     En effet, l'adjiati avait donné à son adjaoura l'usufruit de la terre et avait en le faisant établi un arrangement de parenté et donc de protection. La position de l'adjiati devient intenable au moment où le rôle de parent et de politicien se réunissent.
     Cette politisation du système d'adjiati n'est pas si étrange que ça: l'adjiati a réuni autour de lui des partisans en leur donnant l'usufruit d'un morceau de terre. La réunion des partisans autour d'un personnage le rend attrayant pour des politiciens locaux et même nationaux. Assez souvent les fonctions de Responsable Politique et adjiati sont réunies en un seul personnage. Quand celui-ci n'a pas répondu, selon ses adjaoura, à l'attente des deux rôles, il a perdu toute autorité. Alors, il y a des fortes chances pour que son adjaoura se révolte contre lui et son entourage. Cette révolte peut s'accompagner de sentiments de déception extrêmement violents vus les liens de parenté entre adjiati et adjaoura qui sont impliqués.
    Bukut Diola  Comme il fallait s'y attendre, l'attribution des lots de façon arbitraire s'est heurté à une résistance sans bornes des habitants des quartiers ciblés. Leurs plaintes ne pouvaient pas être écoutées par le personnage qui s'occupe traditionnellement de cela, l'adjiati, parce que celui-ci est impliqué dans l'affaire jusqu'au cou. Ceci conduit alors une accumulation de protestations. Celles-ci sont de plus en plus accompagnées par une violence qui se dirige davantage vers le pouvoir à Dakar, perçu comme protecteur des allochtones qui, eux, n'aspirent qu'à occuper les terres des ancêtres. Sur l'avis de notables locaux, le Gouverneur, en tant que plus haut représentant du gouvernement, a demandé l'aide d'une juridiction locale et acceptée par les populations. Il saisit l'association Karambenór, récemment fondée par des notables Diola, anciens fonctionnaires d'État. Les plus grands conflits émanés de l'antagonisme de l'attribution des lots sont recensés et évalués par le Karambenór. Du 16 février 1982 au 5 juillet 1983, le Karambenór a évalué 5 171 attributions de lots et résolu 1 558 litiges (voir Eichelsheim, 1986: 104). La procédure ressemble beaucoup à la juridiction des conseils de sages dans les villages Diola: après de longues palabres sort un jugement de Salomon, accepté par tous les partis. Néanmoins, les causes profondes des litiges, in casu le droit foncier coutumier, ne sont jamais atteintes et en conséquence aucune solution n'est définitive.
     En analysant la naissance d'un quartier périphérique nous avons fait le constat que les immigrants passent forcément par l'intermédiaire d'un adjiati afin de se procurer un pied-à-terre. Ce processus est autonome et dynamique. Cependant tout cela a été singulièrement négligé par les autorités et les politiciens pendant leur intervention lors des lotissements. Ainsi des habitants pouvaient être expropriés de leur terrains sans que leur adjiati puisse ou veuille riposter. Les litiges qui ont suivi, ont été mal gérés par l'association Karambenór qui s'est beaucoup plus attelée à chercher le consensus que de résoudre les problèmes au mieux et définitivement. Ceci fait qu'on peut donc s'attendre à ce que les prétentions latentes sur un terrain litigieux ressurgissent un jour.
       Nous pouvons considérer le MFDC comme l'émanation des toujours existantes formes d'organisation de la société "traditionnelle" Diola. Ce MFDC émerge d'une protestation collective et enflammée contre l'aspiration à l'hégémonie de l'État. A l'instar du pouvoir politique des marabouts dans le bassin arachidier le Gouvernement cherchait en Casamance des leaders parmi les Diola. La récupération de ces leaders devait avoir comme résultat l'hégémonie de l'État de la région complète. L'exemple étant le reste du Sénégal où se trouvaient des sociétés fondées sur une organisation strictement hiérarchisée. Cela n'existait pas en pays Diola avec ses pouvoirs fragmentés. Bien que ceux-ci aient subi des transformations importantes durant les périodes coloniale et post-coloniale, le pouvoir ne s'est jamais établi à partir des liens de dépendance autour d'un personnage clé qui gérerait un ou plusieurs pouvoirs supérieurs (religion, politique, etc.).
     Les différents régimes à Dakar accordaient des pouvoirs à certains personnages qui, selon la population locale, n'avait pas le droit d'accumuler une telle concentration de pouvoir. Considéré comme ridicule par les Diola, cet état de fait était cependant accepté tant qu'il y avait des bonifications personnelles (au niveau du lignage, du quartier ou du village). Mais dès que cette concentration de pouvoir allait agir contre leurs intérêts ils réagissent aussitôt. En temps qu'individu d'abord ensuite en temps que collectivité.
     Ainsi le MFDC peut être perçu comme la somme de l'organisation sociale de ces expressions de protestation locale. Mais en même temps ceci démontre aussi la faiblesse de l'organisation intérieure du MFDC. Vue l'histoire anarchique de la société Diola il ne faudrait pas s'attendre à ce que le MFDC devienne une entité. Ainsi, il n'est donc pas surprenant que le livre blanc du Gouvernement sur les événements en Casamance (22/01/1991) et le rapport de Amnesty International (janvier 1991) fassent cas de certains meurtres liés à des règlements de compte personnels ou politiques.
     Par leur affinité pour la terre et leurs ancêtres, les Diola ont des liens étroits avec leur village natal et ainsi avec son organisation sociale. Encore de nos jours, toute la diaspora se rassemble tous les vingt ou vingt-cinq ans pour participer aux rites de circoncision. Ministre, maçon ou agriculteur, tous viendrons pour se soumettre à l'autorité du village. Voici la force de la solidarité par le biais de la parenté. L'organisation sur la base de la parenté est très dynamique et loin d'être statique. Nous l'avons montré en attirant l'attention sur les oppositions internes. L'intérêt de cet angle de vue - sur la base d'une approche anthropologique et historique y compris des notions marxistes - doit être clair après cette contribution. Nous avons accentué les oppositions internes de l'organisation de la société Diola et avons fait une analyse historique du processus de l'aspiration à l'hégémonie des différents régimes à Dakar. Le greffage de nouvelles relations politico-économiques - sous la forme de la formation d'état ou les processus de transformations foncières - sur l'organisation sociale Diola ne se déroule pas sans problèmes. Une description des circonstances spécifiques de ce greffage doit permettre une meilleure compréhension des récentes et sanglantes confrontations en Casamance, résultats d'une symbiose, pour le moment ratée.

    Amsterdam/Ziguinchor, mars 1991
     © John Lucas Eichelsheim